COURRIERS DE TEMOIGNAGES

Courrier électronique reçu le 26 juin 2007

Courrier d’une dame hébergée dans l’un de nos appartements de transition de Roubaix en 2004

 

 

Bonjour Arlette,

Te souviens-tu de moi ? Libérée en conditionnelle en mars 2004 du CD de Bapaume… Vous m’aviez hébergée dans l’immeuble de Roubaix (3 mois) ; Fabienne était restée avec moi une bonne partie de ma première soirée de femme presque libre… Je ne vous ai pas oubliées ; j’avais même croisé Caroline à Carrefour Euralille en 2005.

Je voulais te faire part de mon parcours, car je pense qu’il peut être un bon exemple pour celles qui perdent un peu espoir… Je voudrais leur dire à toutes, qu’à force de patience, de volonté on peut arriver à s’en sortir et changer de vie (même si la famille ne brille pas par son soutien!).

Que de chemin parcouru depuis nos dernières rencontres en 2004-2005 ? Je ne me souviens plus exactement des dates, il s’est passé tellement de choses !! Après Roubaix, j’ai trouvé un travail à Tourcoing et un meublé. Suite à des problèmes de harcèlement moral, j’ai cherché un autre emploi, sur Lille cette fois. J’ai donc emménagé à Lille en mai 2004, j’avais un emploi de secrétaire comptable à temps partiel chez un artisan, et un emploi à temps partiel d’intendante chez un particulier… L’artisan a mis les clefs sous la porte en 2005. J’ai obtenu un poste de vacataire à mi-temps à l’INSERM, pour la gestion d’un laboratoire de recherche médicale à la Faculté de Médecine de Lille ; poste qui s’est transformé en CDD temps plein 3 mois plus tard… Puis, pour raisons budgétaires, le même CDD a été pris en charge par l’Université de Lille 2… Si j’ai pu travailler dans la Fonction Publique c’est parce qu’un grand évènement s’est produit en mai 2005 : la Justice m’a rétabli dans tous mes droits (même ceux pour mon fils que je n’avais pourtant pas perdus!) et a effacé mon casier judiciaire. Je peux te dire sans honte que j’ai pleuré comme une fontaine en lisant et signant le document officiel devant l’huissier de Justice, qui ne savait pas quoi dire!! (rire)

Le CDD ne me convenant plus, j’ai décidé alors de m’inscrire aux concours du CNRS et de l’INSERM afin d’avoir enfin un travail durable ; je postulais également dans une entreprise privée. Résultat des courses : dossier accepté au CNRS (pour un poste à l’IBL), à l’INSERM, et un entretien décroché à Nanterre (92) en juin 2006 !

Il m’a donc fallu faire un choix entre toutes ces possibilités ; j’ai pris le risque d’accepter le poste d’hôtesse d’accueil dans une multinationale du quartier de la Défense ; j’ai donc quitté Lille fin juillet 2006, et après avoir un peu galèré au niveau logement (mon père refusait de m’héberger et de m’aider), j’ai fini par trouver un petit 2 pièces dans l’Essonne. J’ai renoué avec les joies des transports en Ile-de-France (en moyenne 3 à 4 heures de transport par jour) Oui, il faut en vouloir!! ( rire).

Aujourd’hui le CDD mis en place le 01/08/2006, servant de période d’essai, s’est officiellement transformé en CDI au 01/08/2007… De ce fait, j’ai pu déposer une demande de logement auprès du DRH pour me rapprocher de mon lieu de travail ; j’attends la réponse, peut-être pour la rentrée prochaine…

Quant à mon fils, Guillaume, il travaille très bien au collège, il va très bien, mais… les médisances de ma chère belle-famille font qu’il ne tient toujours pas à me revoir aujourd’hui encore (tristesse)… Il vient d’avoir 15 ans, et j’ai baissé les bras. La balle est dans son camp, il a tout ce qu’il faut pour prendre contact s’il le souhaite un jour… Là par contre, j’ai complètement perdu espoir…

Je me suis fait de nouvelles relations, qui ne savent rien de mon passé… Je vais partir en vacances en juillet dans les Vosges, je participe à un stage d’archéologie (sourire).

Pour tout t’avouer, Arlette, j’ai encore du mal à réaliser que tout est fini, ou plutôt devrai-je dire : « j’ai du mal à réaliser que la vie commence ; cette vie avec cette immensité de possibles ».

Je serais vraiment heureuse d’avoir de tes nouvelles ; je voulais simplement te dire merci pour ton aide et ton soutien, ainsi qu’à Caroline (si tu la revois un jour) et à Fabienne.

Je vous embrasse toutes, et vous dis à très bientôt !

 

A.

Courriers électroniques reçus en 2009

Courriers d’une dame hébergée dans l’un de nos appartements de transition de Loos en 2003/2004

 

Bonjour Karine, Arlette,

 

Je souhaite que vous alliez bien ainsi que toute l’équipe. J’ai lu les documents que tu as eu la gentillesse de m’envoyer, Karine. Bien entendu , il serait captivant pour moi d’intervenir au CA, étant très impliquée et mesurant l’aide que je pourrais apporter sur les réflexions venant de l’intérieur, et honnêtement j’aurais aimé mais… Il y a un mais  je ne suis psychologiquement pas capable.

C’est clair que de l’extérieur, on me voit certainement très forte, réinsérée. Dans ma vie, bien avant même la prison, j’ai du me battre pour survivre, et sans avoir quelqu’un à qui demander de l’aide, alors, étant seule, j’ai appris à ne plus communiquer et à avancer. C’est certainement la raison pour laquelle j’ai survécu à ces 10 ans, pas trop mal vu de l’extérieur. J’ai appris à vivre dedans en oubliant tout ce qui était au-delà des murs, comme s’il n’existait plus que cette vie. C’est comme ça que je m’en suis sortie, et avec des « carottes » toujours pour aller plus loin. Héla, à la sortie, je n’étais qu’une femme ayant passé 10 ans en prison et je suis sortie comme telle avec la tête dans les nuages croyant trouvé ma place telle que j’étais, sans mensonge. Petit à petit, la cruelle réalité et la société m’ont bien fait comprendre que je n’avais plus ma place. Petit à petit je me suis renfermée sur moi-même avec comme seul allié mon mari et vous. Et les personnes que je rencontre et qui ont envie de connaître ce monde, certains positivement, pas tous. Cela aussi je l’ai bien compris.

Je dois vivre dans l’ombre et cela ne me convient pas. Je suis quelqu’un de cassée et je sais que cela se voit au bout d’un moment dans ma conversation. Alors comment avoir des relations avec les autres ? Soit ils se demandent si je suis bien normale, et si je dis la vérité, je suis une paria et la porte se referme. Alors que reste-t-il ? Vous avez certainement bien compris que je suis en pleine déprime car je ne sais plus quoi faire de ma vie. Je continue de me mettre des « carottes » pour avancer, je n’ai pas le choix. Je me dis aujourd’hui que la seule façon de revivre est de retourner en Normandie d’où je viens, auprès de mes fils. Mais honnêtement je ne suis pas convaincue que je ne déprimerai pas aussi là-bas, puisque je devrais continuer à vivre en cachant ces 10 ans. Je vais vivre en recluse comme je le fais aujourd’hui ?

Aujourd’hui je ne suis plus une femme non lus. Ce n’est pas que cela me dérange puisque s’il n’y a plus de désir, on n’en souffre pas. Mais je sais que tout cela aussi perturbe ma relation avec mon mari. Bien entendu je ne lui dis pas mais je sais qu’il le sait : cela m’ennuie et pourrit sa vie et la nôtre, puisqu’il ne me reste que lui. On pourrait au moins avoir une vie normale pour vivre correctement à deux. Et bien NON. Même ça la prison nous l’a volé, à nous chasser et nous surveiller lors des parloirs. Menaces de prétoire et mitard, et tout ce qui va avec, les grâces en moins etc. Comme si cela les dérangeait si on se touchait, si on se désirait… Alors ça aussi, j’ai fini par me dire qu’il fallait s’interdire d’amour. Seulement voilà, au bout de 10 ans, mon corps est mort. Mon mari supportera-t-il longtemps ? Je ne supporte même plus la vue de la nudité et la relation est un cauchemar, un viol…consentant.

Alors voilà, forte de toutes ces constatations et de mon échec, je ne peux accepter votre proposition de rentrer dans le conseil d’administration. La prison est tellement présente dans ma vie et me la pourrir tellement que je ne peux me permettre de lui donner une place encore plus grande. Je m’investit beaucoup et toujours sans trop savoir ou je dois m’arrêter et cela me fait peur.

Par contre, comme toujours, je suis là pour intervenir lorsque vous en avez besoin. J’ai même pensé que peut-être dans vos actions dans les lycées et collèges, les élèves pourraient avoir des questions je pourrai leur donner la vision de l’intérieur. Cela peut avoir un impact important et qui sait, sauver quelques brebis !

Vous allez dire que Cathy ne va pas bien. C’est vrai pas trop.

En fin de compte, lorsque j’ai quitté Bapaume, j’ignorais que je quittais une prison pour rentrer dans une autre…

Je suis vraiment désolée de vous écrire cela mais ça m’a fait du bien tout de même. Ne vous inquiétez pas, les jours se suivent mais ne se ressemblent pas tous : il y en a où je suis presque heureuse. Par contre, je pense qu’il est plus sage de rester prudente. J’ai vraiment peur de me replonger dans ce monde d’où j’ai eu tant de mal à sortir.

Je vous fais de gros bisous.

Cathy.

Reçu par courrier électronique le 19 octobre 2009

Bonjour Karine, Arlette,

Désolée pour le retard à répondre, beaucoup de papiers et remue ménage entre la vente et l’achat! Sans compter qu’il va falloir que je commence les cartons et ça je déteste, tant de mauvais souvenirs y sont liés… même si c’est dans une optique qui me ravit, le psychologique, lui, reste présent, il faut donc que je prenne sur moi…

Nous serons partis définitivement à Noël.

Même une fois partie, si vous avez besoin de moi et que je peux répondre par mail ou téléphone, je serai toujours présente autant que je le peux. Ce n’est pas parce que je pars, que je vais oublier la place que vous avez dans ma vie et oublier combien j’ai été heureuse de vous avoir (combien moi aussi je vous ais sollicitées dans mes grands moments de déprime, de questions).

Retourner dans » le circuit » n’a pas été chose facile. J’y suis revenue telle que j’étais à l’intérieur des murs et retourner dans cette vie que j’avais complètement oubliée a été bien difficile pour moi : des doutes, des interrogations, des déprimes. Qui étais- je ?

Vous étiez là et quelque part, j’ai toujours besoin de savoir que vous êtes là!

S’en sort-t- on réellement pour toujours et définitivement ??

Je vous embrasse et à bientôt

Cathy.

 

 

Reçu par courrier électronique le 16 août 2010

Bonjour, Karine, Arlette et l’équipe,

Je sais je ne donne pas beaucoup de nouvelles !!

Je souhaite que vous alliez bien, débordées de travail, je n’en doute pas. Au moins avez vous certainement passé de bonne vacance réparatrice de toute cette fatigue et stress…

J’ai fait la nounou toutou pour des vacanciers afin de me faire un petit budget vacance, je pars toute seule le 29 en Tunisie pour une semaine, j’attend impatiemment;

Ici, c’est mon petit paradis, mais, hélas, tout n’est pas aussi rose que je l’espérais : bien seule…. Mon mari bosse du matin au soir avec notre fils dans sa maison, y compris le dimanche. J’ai un peu cette sensation de n’être là que pour servir car  je sers tout le monde, on ne me demande pas mon avis, je suis la mamie cela semble normal… Bof, peut être est-ce moi qui ne le suis pas, je ne sais pas, mais, ce n’est pas cela que j’espérais, mes jolis rêves sont bien loin…. A 55 ans, je ne me sens pas aussi vieille!! Une vie de femme, de mère et mamie! Apparemment, cela ne se concilie pas, et lorsque je le dis, je me fais envoyer promener. Décidément, je me tromperai toujours de rêves……

Alors voilà, pas trop envie d’écrire. Je ne sais pas trop ou j’en suis. Surtout pour me plaindre! Vous allez vous dire que je ne suis jamais satisfaite, que je dois m’estimer heureuse! C’est le rôle des mamies de n’exister que pour les autres!

Ma rébellion a fait que je me suis débrouillée et je pars toute seule en vacances. J’ai choqué… peut être comprendront-il ? Si non, tant pis, j’ai suffisamment gâché de chose dans ma vie pour me révolter aujourd’hui et pour au moins avoir quelques années qui m’apportent de la joie.

Il y a un juste milieu.

Bref, je déprime…J’ai un bon psy (mon ancien psychiatre) : un homme absolument formidable qui me conseille et remet les choses qui ne sont pas à leur places dans ma tête.

Peut être est-ce ces années d’enfer qui sont toujours présentes et me pourrissent la vie. Je ne sais pas, je ne me sens heureuse nulle part et surtout très seule. Mon coin de Paradis en ce moment sous la pluie empire sans doute mon malaise……je ne fais que pleurer!!!!

Bref, je me suis bien plainte, vous allez certainement sourire, je ne sais certainement pas profiter de cette chance que j’ ai de m’ être sortie de tout cela aussi bien mais là-haut dans ma petite tête, sans doute pas aussi bien que cela, et je suis minée…….

Par contre, ma décision pour le moment est de ne plus témoigner, je n’ai plus envie de sans cesse parler de tout cela, mon psychiatre me l’a conseillé également pour essayer au moins de me reconstruire sans raviver ces souvenirs, je m’isole trop.

Je ne vous oublie pas pour autant, j’ai seulement honte. Et aussi besoin de tirer un trait que je ne tire pas.

Nous avons acheté un petit boxer magnifique, elle est adorable et a fini par s’entendre avec le chat. Un peu dur au début mais maintenant, ils font tous deux bon ménage.

Les petits enfants poussent bien (…)

Je fais de l’ élevage, 4 poules (nous avons de bons oeufs tout frais), 20 poulets, 5 dindes, 2 oies, 1 pintade, sacrée basse cour! Et un jardin avec de bonnes tomates, pomme de terre, courgettes etc.

Voici quelques photos.

Grosses bises à vous tous que je n’oublie pas pour autant.

Cathy.